Les souvenirs de guerre d’Alfred Kühn

Voici un des souvenirs de guerre d’Alfred Kühn, marin sur le T24.

Photo d'une toile Athabaskan

C’est la photo d’une toile.

La photo lui a été offerte par Émile Beaudoin probablement lors d’une des cérémonies commémoratives à Plouescat.

Journée commémorative franco-canadienne

Marin Kühn Alfred

Alfred Kühn

Extrait de l’histoire d’Alfred Kühn écrite par son fils Manfred

Dans la nuit du 28 au 29 Avril 1944, à 2h 58 est détecté sur les écrans radars deux torpedoboote (torpilleurs) allemands étant identifiée comme les T24 et T27. Ironie du sort, ces deux navires allemands ne sont autres que les T24 et T27 qui, trois nuits auparavant, se sont fait sérieusement étriller par les alliés dont le Haida au large des Sept-Îles. Au cours de cet engagement, la Kriegsmarine a même perdu son T29 tandis que les T24 et T27 se réfugiaient à Saint-Malo, assez sérieusement endommagés. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont repris la mer cette nuit du 28 au 29 avril et font route sur Brest, le seul port rapproché où ils trouveront la possibilité de réparer leurs avaries.

T24 torpedoboat 1

T24

Devant Brignogan et Plouescat les destroyers canadiens Haïda et Athabaskan engagent le combat contre les deux destroyers allemands.

hmcs_athabaskan_g07

HMCS Athabaskan

Soudain l’Athabaskan est touché, ravagé par le feu et les explosions, il coula en 10 minutes devant l’Aberwrac’h.

Haida

Image tirée du livre Unlucky Lady

Le Haïda recueille quelques survivants, d’autres seront faits prisonniers, d’autres encore s’échappent vers l’Angleterre à travers la zone minée. Quelques jours après la mer rejette des dizaines de cadavres de ces marins dont celui du commandant John Stubbs.

Lieutenant-Commander-John-Stubbs

Ils seront ainsi 59 à être recueillis et inhumés au cimetière de Plouescat.

cimetière

48 survivants ont été repêchés et sauvés par le T24, le bateau de mon père.

Quand il a reçu le message faisant état « d’hommes noirs » à la mer à l’endroit où Athabaskan a coulé, le Kapitänleutnant Wilhelm Meentzen a fait augmenter l’allure.

Capitaine T 24 Wilhen Meentzen

« Peu importe leur couleur, dit-il, ce sont des êtres humains et nous allons les sauver. »

Et lorsqu’il arrive sur les lieux, il découvre bien vite que ces « hommes noirs » ne sont en fait que des hommes englués de mazout. Le prompt retour des Allemands sur la zone du torpillage va permettre de sauver nombre de naufragés qui auraient péri dans l’heure suivante. Ils vont être faits prisonniers, c’est un fait, mais ils auront tous la vie sauve.

« Wilkommen Kameraden ! » « Bienvenue camarade »

C’est en ces termes que les Canadiens sont accueillis à bord des navires allemands. Entre marins, il existe toujours une solidarité qui se moque bien des pavillons. Et eux aussi, tout comme ceux du Haida, ils vont descendre le long des filets qui pendent à leurs coques afin d’aider les plus faibles. Pareille attitude porte un nom quand on fait la guerre ; cela s’appelle tout simplement chevalerie.

Suite du récit raconté par Alfred à son fils:

La flottille du T24 et T27 lors du passage de Saint-Malo à Brest entre minuit et 4 heures du matin, il y avait plusieurs bateaux américains, anglais et canadiens dans les parages et au début du combat nous ne savions pas quels navires approchaient pour nous attaquer. L’artillerie et les torpilles furent employées ; les torpilles lancées par le T27 passèrent près de nous et nous vîmes par la ligne de phosphore dans l’eau le mouvement des torpilles.

Le T27 qui était à côté de nous était touché et il brûlait sur le côté droit. Il est passé de nouveau à côté de nous.

Notre navire se tourna vers la mer…. vers 4 heures 15 nous vîmes une explosion, mais nous ne savions pas quel bateau avait été touché ; ça pouvait être un des nôtres ou un des leurs. Vers 5 heures trente, nous retournons sur les lieux du combat, il est 6 ou 7 h, nous vîmes des hommes en mer. Le Capitaine Lieutenant Wilhem Meentzen donna l’ordre de faire le sauvetage. Nous préparons donc le bateau pour le sauvetage, ce qui était difficile, car à ce moment-là nous étions seuls sur la mer, l’autre bateau, le T27 s’était échoué sur la côte. Lorsque nous nous approchons des naufragés, nous constatons qu’ils étaient noirs. Au début, nous crûmes qu’il s’agissait de personnage africains, mais nous réalisons que c’étaient des blancs recouverts de mazout. Nous leur avons d’abord nettoyé le visage, les mains et leur avons enlevé leurs vêtements. Nous leur avons aussi fait cracher le mazout qu’ils avaient avalé. Nous en avons rescapé 48, je suis sûr, qu’il y en avait un qui était malade, et un autre, un jeune est mort sur notre bateau.

Dans le cahier journalier du Lieutenant commandant Dunn Lantier du Destroyer Canadien Athabaskan rescapé et sauvé par le T24 est rapporté ce qui suit :

29 Avril 1944 :

Aux environs de 7 heures 15 je suis recueilli à bord d’un destroyer et emmitouflé dans une couverture. Nous sommes 48 rescapés. Nous nous frottons tous car nos habits étaient trempés. Les blessés graves étaient également emmitouflés dans des couvertures. Du café allemand, des cigarettes étaient distribuées, ces provisions étaient suffisant pour cette première heure. Dans la première demi-heure un des blessés décède, il nous est emmené sur une couverture. Les allemands soignent nos blessés du mieux qu’ils le peuvent, la plupart étaient brûlés, il n’y avait pas grand-chose à faire, ils résistaient à la douleur. Il faut souligner que nous étions tous sous le choc de la catastrophe puisque nous avions passé plus de deux heures dans l’eau glacé de la mer. Vers 11 h le capitaine du bateau nous apporta une bouteille d’alcool « weinbrand » pour les grands blessés, je leur ai donnés un grand coup à boire, et nous autre un petit pour goûter. Devant trois officiers Steve (Dick Stevenson) qui est gravement brûlé et a eu un grand coup à la tête. Nobby (Bill Clark) brûlé aux mains au 3ème degré et légèrement brûlure au visage. Moi également je suis blessé une coupure à un doigt, je réconfortais mes copains tout en sachant qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Aux environs de 12 h 30 on nous apporta de la soupe et du pain. Vers 14h 30 on nous dit d’ouvrir les hublots, nous vîmes un remorqueur se rapprocher, et ils nous font savoir que dans une heure nous débarquons à Brest.

Dans cet affrontement le T27 après avoir était touché à trois reprises, va s’échouer sur les récifs de l’île de Batz !

Le 29 avril 1944, le destroyer canadien Athabaskan était coulé par les Allemands au large de l’Île Vierge (Finistère). 128 des 261 marins périrent. 85 survivants, dont le canonnier de 21 ans, Herman Sulkers, brûlé au visage, furent capturés par la Kriegsmarine et conduits à l’Aber-Wrac’h, plus les 48 survivants recueillis par le T24.

Herman Sulkers

 

 

Le voyage dans le passé d’Alfred Kühn – Chapitre 3

T24 torpedoboat

Le torpilleur T24 (collection Alfred Kühn)

Le torpilleur T24

Après avoir été bombardé par les chasseurs-bombardiers alliés le 24 août 1944 vers 19 heures, mon père Kühn Alfred fut récupéré par l’un de leurs bateaux de sauvetage stationnés dans l’embouchure de la Gironde. Il y eut 172 rescapés sur un total de 211 marins. Parmi eux, 38 furent des blessés graves, 33 furent des blessés moyens, 5 furent des blessés légers et 96 furent des personnes valides). 39 marins furent tués.

Les rescapés du T24 furent ramenés à terre. La première nuit, l’équipage la passa dans un hangar du quai. Le lendemain ils furent transférés à la forteresse de la Pointe de Grave pour renforcer les différentes positions.

Quant au Z24 qui avait été bombardé le même jour que le T24, il coula aussi le 24 août, mais un peu avant minuit. Les rescapés furent ramenés à terre où ils passèrent la nuit. Ils furent ensuite également transférés à la forteresse de la Pointe de Grave.

Après avoir suivi une formation, les équipages du T24 et Z24 furent appelés (SeeBataillon NARVIK) bataillon naval NARVIK.

Le 20 avril 1945, toute la garnison allemande se rendit et fut fait prisonnière dans leur propre forteresse.

Dépôt 184 à Soulac

C’est de ce camp que mon père s’enfuit avec deux copains en direction de l’Espagne. Selon des informations qui circulaient dans le camp, il y avait une possibilité de rejoindre l’Allemagne par l’Espagne.

Pas de chance

Ils furent repris à la frontière espagnole et ramenés dans le dépôt 94 à Angoulême. De ce camp, les prisonniers partaient pour travailler à différents endroits. Comme il était un fugitif, il fut transféré à Chasseneuil en Charente. Il faisait partie des soixante prisonniers de guerre allemands organisés en un commando à Chasseneuil, « à la pelle et à la pioche, malaxant le béton ou levant au palan les énormes blocs de plus de 2 tonnes. Ils commencèrent les travaux, élevèrent ces pierres jusqu’à 21 mètres de hauteur ».

Travail gigantesque ! Édifié en souvenir des héros de la résistance.

C’était des travaux très pénibles : les prisonniers les plus faibles ne tenaient pas la cadence, leur état de santé ne leur permettant même pas de fumer une cigarette : la cigarette entraînait souvent leur mort. Il ne leur fallait donc pas fumer. Mon père me raconta qu’il s’en est sorti grâce à des enfants qui lui ont donné des raisins. Il y avait des vignes derrière un grillage qui les séparait du monde extérieur. Il avait reçu dans le bras des éclats de mortier lors d’un bombardement précédent. Il avait été soigné sur son bateau, et son bras fut consolidé.

Mais par ce travail de forçat, des éclats ressortirent. Ne pouvant plus travailler, les responsables du camp l’envoyèrent dans le camp à Angoulême pour le soigner.

Après sa guérison, il reprit le travail, cette fois-ci, dans les fermes de la région. Mon père et plusieurs prisonniers, furent transportés dans les villages, en principe sur la place principale du village. Et c’est là que les cultivateurs des alentours venaient prendre leur main d’œuvre. Mon père était dans une ferme à Baigne où il travaillait sous la surveillance du cultivateur armé d’un fusil.

Par la suite, dans une ferme à Jarnac : (à Sigogne chez la famille Peynaud), il fut très bien traité, car Mr Peynaud fils avait été prisonnier en Allemagne. Il venait d’être libéré et savait que c’était très dur d’être prisonnier dans un autre pays et de ne connaître ni la langue, ni les coutumes. Il avait vécu cette situation et nous l’avait racontée à son fils Michel et à moi. Nous avons toujours eu des contacts avec Michel par nos parents lorsque nous étions jeunes, et nous les avons gardés.

Mr Peynaud sauva la vie de mon père et surtout la mienne comme il nous l’avait dit, puisqu’un jour Mr Peynaud qui cherchait mon Père, ne le trouva pas à la ferme. Comme Mr Peynaud connaissait les coutumes des jeunes du village, il alla chercher son prisonnier dans le café, puisqu’à l’époque, la coutume des jeunes voyous était de faire boire les Allemands, de les enivrer, et de se battre avec eux. Les Allemands qui n’avaient pas l’habitude du pineau charentais, se battaient parfois jusqu’à la mort. Plus d’un aurait été tué dans ces conditions. De toute façon : « Ce n’était qu’un prisonnier ! »

En voyant mon père bien éméché et sachant ce qui pouvait lui arriver, Mr Peynaud lui dit : « Rentre à la maison ! Il y a du boulot ! »

Les cultivateurs n’avaient pas le droit de garder les prisonniers trop longtemps : il fallait les ramener au bout d’un certain temps au camp, et il ne fallait pas se lier d’amitié avec eux.

Voici maintenant quatre exemples de courrier, des correspondances de prisonnier de guerre, qui était pré-imprimé en français et en allemand. Elles étaient distribuées par la Croix-Rouge en Allemagne pour les familles allemandes qui avaient un prisonnier en France. Cette correspondance de prisonnier de guerre existait également pour les prisonniers de guerre français détenu en Allemagne.

correspondance de prisonier de guerre du 20 07 1946

Correspondance des prisoniers de guerre 2 du 20 07 1946

Correspondance du 20 juillet 1946 : Une connaissance de mon père.

Correspondance des prisoniers de guerre B1 du 28 09 1946

Correspondance des prisoniers de guerre B2 du 28 09 1946

Correspondance du 28 septembre 1946

correspondance de prisonier de guerre du 25 12 1946

Correspondance du 25 décembre 1946

Correspondance des prisoniers de guerre C1 du 11 04 1946

Correspondance des prisoniers de guerre C2 du 11 04 1946

Correspondance du 11 avril 1947

Le 3 février 1947, le prisonnier Kühn Alfred avec le matricule n°833.895 au dépôt n°94 d’Angoulème de la 4° région avec d’autres prisonniers sont amenés sur la place principale de Berneuil, un petit village de Charente où les cultivateurs des alentours étaient venus chercher le ou les prisonniers de leur choix. Mr Brangier, mon grand-père, a choisi le prisonnier Alfred, pour travailler à sa ferme de Barabeau commune de Berneuil.

Monsieur Alfred Kuhn y travailla comme prisonnier jusqu’au 26 septembre 1947 et ensuite comme travailleur libre jusqu’au 1 octobre 1948.

À suivre…